Chevalier de spectres et d’ombres – Poul Anderson

Chevalier de spectres et d’ombres de Poul Anderson

Flandry – Chevalier de l’Empire Terrien

L’Atalante

C’est un bonheur de terminer avec le meilleur récit de Dominic Flandry, c’est également une tristesse d’achever l’aventure (du moins pour ce qui concerne l’édition en France). Ainsi est-ce un sentiment doux-amer qui persiste à la fin de cette lecture.

L’épopée fut belle, intense et pleine de fun ; elle ne se cantonne pas à un divertissement ludique et drôle. Certes, l’humour a été bien présent tout au long des nouvelles et romans de Poul Anderson, mais le lecteur a également pu découvrir un univers riche, élaboré et cohérent. Une histoire du futur qui ne joue pas simplement la carte du panache et du burlesque, mais qui offre une vision complexe et sans complaisance d’un empire galactique.

Dans ce dernier tome, Chevalier de spectres et d’ombres, les notes sonnent de manière nostalgique. Il y règne une harmonie un peu mélancolique, à l’image de toute une portion de la galaxie emportée par une entropie contre laquelle toute lutte semble vaine et dont l’issue est inéluctable. Ce rythme sourd nous l’avons peu à peu découvert dans les aventures de Dominic Flandry, mais c’est avec Le chevalier de spectres et d’ombres que le chef d’orchestre a fait jouer toutes les nuances. Le cycle de l’Empire terrien me fait penser au Boléro de Ravel : nous avons une entame douce, presque timide qui prend de l’ampleur et de la force au fur et à mesure que s’insère dans la symphonie une autre série d’instruments. Cette mélopée a pris ainsi toute sa dimension. (Après, je ne cherche pas à comparer le poids des deux œuvres dans le patrimoine culturel…)

J’espère avoir mis l’eau à la bouche de quelques curieux…

D’entrée de jeu, nous faisons la connaissance du jeune Dominic Hazeltine qui partage non seulement le prénom de Flandry, mais également ses gènes. Il expose à son père ses craintes et intuitions au sujet d’événements obscurs se déroulant dans la zone du Taureau. Il semblerait qu’au moins une planète veuille son indépendance et sortir du joug de l’Empire pour éventuellement rejoindre Mersia.

Cette planète nous est familière, il s’agit de Diomède que nous avons découvert dans le premier tome de la Hanse Glactique, Le prince-marchand !

Or, aucun rapport n’a atteint le gouvernement central. En revanche, une coïncidence éveille la curiosité et les sens de notre héros, Aycharaych, sa Némésis, a été aperçu dans le système solaire… Après l’étude des rapports des services secrets, le nouvel Empereur donne carte blanche à Flandry, Chevalier de l’Empire, pour enquêter et régler la situation.

Initialement, le lecteur est perplexe. Les premiers éléments conduisent l’agent à une jeune femme originaire d’une planète nommée Dennitza, condamnée à l’esclavage sexuel pour subversion contre l’Empire !!! Pour ajouter à la confusion, elle a subi des interrogatoires qui lui ont fait perdre une partie de sa mémoire, seule sa haine de l’Empire subsiste dans son esprit. Flandry devra donc démêler l’écheveau de ses souvenirs avant de pouvoir intervenir de manière efficace, avec en ligne de mire le règlement d’un vieux conflit avec son ennemi de toujours.

Poul Andeson nous avait habitué à des récits linéaires lors des aventures de Flandry, aussi, l’agencement de la trame dans ce présent roman surprend-il. Cette structure complexifie un peu la lecture mais lui donne aussi plus de tranchant et de sérieux. Les pièces de ce puzzle commencent à s’agencer lorsque Flandry cherche à reconstituer la mémoire de Kossara et les événements qui ont conduit à la capture de la jeune femme. Par la suite, un jeu de dupe se met en place, puis une mission d’infiltration pour terminer par une bataille spatiale. Bref, le récit est riche en rebondissements et en situations diverses, bien loin des missions initiales de Flandry.

Anderson nous décrit un agent toujours aussi compétent, mais également mature et presque désabusé. Il a lutté toute sa carrière pour la grandeur de l’Empire, et il sent que son combat contre la Longue Nuit reste vain. D’ailleurs, il dit à plusieurs reprises combien sa passion de l’Empire s’est éteinte. Flandry a pris une autre dimension dans ce roman, avec bien plus de doutes et d’ambiguïté que dans toutes les autres aventures le mettant en scène.

— « Vous êtes un loyal serviteur de Terra ?

Il secoua la tête : “Un loyal serviteur de la civilisation. Je vous accorde que c’est une vocation des plus abstraite ; sans compter que je me demande toujours si la civilisation peut encore être sauvée, voire si elle le doit.”

Le dernier chapitre tout en nuance douce-amère est une conclusion idéale aux aventures de l’espion du futur.

Outre, l’évolution du personnage central et la qualité propre de l’intrigue, ce sont toutes les références et le travail de cohérence de l’ensemble du cycle que j’ai vraiment appréciés.

Dès les premières pages, Poul Anderson lie indubitablement La Hanse galactique et l’univers de Flandry :

Tout homme s’intéressant aux trois activités essentielles de l’existence que tu évoquais tout à l’heure se doit d’étudier la biographie de Nicholas Van Rijn, et il a un jour fait naufrage sur ce monde (Dioméde). Pourquoi devrait-elle se révolter et quelles raisons aurait-elle d’espérer le succès ?”

Dominic Hazeltine est le fils de Flandry et Persis que nous avons rencontrés dans Enseigne Flandry. Anderson utilise de nombreuses références et répercute dans le présent roman des événements passés tels que ceux d’Un Cirque de tous les diables, ou Honorables ennemis… La situation actuelle de l’Empire fait d’ailleurs suite à la mutinerie que nous avons suivie dans Les Mondes Rebelles. Les menaces de ce tome n’en sont pas exactement les conséquences, mais ils expliquent le comportement des autorités et la paranoïa qui s’est installée aux plus hauts échelons de l’Empire, pour ne citer que cela.

Les troubles nés sur Diomède font suite à la collaboration entre l’Empire et les indigènes. Alors que le peuple de l’eau a très bien vécu toutes les mutations car leur structure sociale était déjà compatible, la Volée dont les mœurs et la culture différaient énormément de leurs cousins ne s’y est pas adaptée et est menacée d’extinction.

Il faut également prendre en compte la présence d’Aycharaych qui semble boucler une mission plus ambitieuse que jamais prenant racine dès ses premières apparitions (dans un roman non traduit, The Day of Their Return), les manœuvres et l’évolution de Mersia ainsi que l’évocation de la planète Avalon et de son peuple enrichissent davantage le contexte. L’allusion au Peuple du Vent n’est pas fortuite et permet également de rendre cohérent tout cet univers. J’ai un regret, je ne l’ai pas lu (pas trouvé), car il aurait apporté des éléments de saveurs supplémentaires à la lecture !

C’est l’ensemble de ces détails et leur corrélation entre eux que j’ai beaucoup apprécié et qui font de ce Chevalier de spectres et d’ombres une superbe conclusion à cet ensemble. La boucle est bouclée.

Je pourrais aussi évoquer les thématiques inclues dans ce roman — sans l’air d’y toucher de Poul Anderson — : esclavage, l’impérialisme et l’autodétermination. C’est fort appréciable de lire ce roman qui propose un petit plus, même si quelques années ont passé.

L’entropie de l’auteur américain y est exposée clairement, et c’est au travers d’un dialogue entre Flandry et Desaï que nous la voyons formulée de manière explicite.

Ce cycle n’a cessé de se répéter à travers l’histoire, il est inscrit dans l’archéologie de cette planète que nous foulons de nos pieds. Durant l’Antiquité, la Chine et l’Égypte ont chacune subi à trois reprises ce triste processus. La civilisation occidentale qui a engendré la nôtre est issue d’un cycle similaire, celui de l’Empire romain auquel tant de nos dirigeants aiment se référer dans leur quête de glorieux exemples. Oh ! Nous aurons nous aussi notre Dioclétien.”

« Puisque nous sommes amenés à disparaître autant le faire avec grâce ». Ça, c’est Flandry !

Ainsi Chevalier de spectres et d’ombres apporte une conclusion superbe aux aventures de l’agent galactique. Il cimente avec panache et intelligence l’édifice construit pendant des décennies par Poul Anderson. La saveur propre des récits — humour et dérision — de Flandry est toujours bien présente, or s’y ajoute une anxiété presque “fondamentale” qui donne un ton unique et poignant. L’évolution de Diomède et les multiples références charpentent cette civilisation technique avec brio, et en font une histoire du futur magnifique qui a toute sa place aux côtés d’Heinlein et d’Asimov.

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6 réflexions sur “Chevalier de spectres et d’ombres – Poul Anderson

  1. Super article ! Vu qu’il fait référence au Prince-Marchand, j’aurais presque été tenté de commencer par celui-là, mais vu également que c’est le dernier tome et qu’il fait apparemment lourdement référence aux autres, on va éviter. Tant pis, ce sera pour 2018 😀

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, il y a des indispensables dans le cycle de la civilisation technique. Il y a des romans que j’ai relu (j’adore ce côté kitch de Flandry), et qui ont pris une autre dimension avec les lectures dans l’ordre.
      Le Prince marchand tu l’as, il le faut absoluement pour apprécier ce dernier ouvrage. Mais il faut avoir lu les 3 autres romans de Flandry :
      Enseigne Flandry (pas le meilleur)
      Un cirque de tous les diables
      Les mondes rebelles

      Mais il y a de grosses réfénreces au roman Le peuple du Vent (et la planète Avalon), qui sera le dernier tome de la Hanse, je crois. Autrement, si tu parviens à le trouver…
      Avec la lecture des 3 autres romans de Flandry et Le peuple du Vent, tu peux achever le cycle par ce Chevalier, et là le récit prend bien plus de sens.
      Les nouvelles enrichissent, mais ne sont pas non plus indispensables, il y a Aycharaych, c’est tout.
      Bref, il te faudra attendre 2018 effectivement.

      Et je te confirme que la surprise que j’ai eu avec Dioméde était très agréable.

      Aimé par 1 personne

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