Latium – Romain Lucazeau

Latium de Romain Lucazeau

Lunes d’encre – Denoël

J’avais quelques réserves à l’entame de Latium de Romain Lucazeau. En premier lieu, la prose et l’ambition philosophique de son projet m’intriguaient tout en m’inquiétant. Le CV impressionnant de l’auteur, à quelques années-lumière, pardon à des kalétôphos de notre sphère SF interpelait, tout comme une interview récente. En second lieu, ce fut le quatrième de couverture qui poussait la réflexion sur notre appartenance à la même galaxie SFFF : « Pétri de la philosophie de Leibniz et du théâtre de Corneille, Latium est un space opera aux batailles spatiales flamboyantes et aux intrigues tortueuses. Un spectacle de science-fiction vertigineux dans la veine d’un Dan Simmons ou d’un Ian Banks. » Intimidant.

Inutile de dire que mon alarme intérieure m’incitait à la méfiance car la déception a souvent couronné des lectures si prometteuses. La curiosité toujours aussi vivace et convaincante a pris en charge les opérations, et le livre échoua entre les mains.

L’amateur de SF peut être désarçonné à la lecture des premières pages : les scènes initiales proposent une ouverture digne de nos dramaturges du XVII° siècle. D’ailleurs, ce fut Racine (avec Phèdre) qui me vint à l’esprit avant que l’intrigue ne se développe pleinement. Puis, Othon de Corneille s’imposa rapidement quand les jeux politiques de l’Urbs  et l’ambition du proconsul éponyme s’épanouirent. Les décors grandioses, l’architecture intérieure des immenses Nefs, l’accoutrement des protagonistes (des toges), l’organisation « sociale » des Intelligences, les termes grecs et latins, tous participent à cette volonté de l’auteur de donner vie à un opéra dans l’espace. C’est assez déroutant, car mis à part le triptyque des unités théâtrales, Latium possède tous les marqueurs propres à cette littérature. Est-ce pour autant un opéra déguisé en SF ?

Les deux, mon Capitaine! Indéniablement, le roman nous embarque dans une réécriture de l’Othon de Corneille (qui lui même mit en scène une période troublée de l’Empire romain, consécutive au règne de Néron). Ainsi, le lecteur y rencontre-t-il Plautine et Othon, alors que Vinius et Galba ne sont qu’évoqués ; nous devrions les croiser dans le second tome. Reste à savoir si Romain Lucazeau a conçu une trame fidèle à la tragédie de l’auteur du XVII°…

Or, Latium n’a rien à renier à la SF, et cela à deux titres.

Des Nefs immenses parcourent notre bras de la Galaxie. Ce ne sont pas la quarantaine de provinces du Princeps qui servent de cadre à l’intrigue, les distances sont astronomiques ( 😉 ). Les personnages sont soit des noèmes plus ou moins élaborées – depuis celle qui contrôle l’armement d’un fusil à la puissante Intelligence (Plautine, Othon), soit des homme-chiens qui forment un peuple en voie d’évolution. Le personnage central demeure le Grand Absent : l’Homme. Ce dernier a disparu de la surface de… notre bras de Galaxie. Les Intelligences appellent cette terrible perspective l’Hécatombe (même si sous la période hellénique, l’Hécatombe était un sacrifice de « 100 bœufs », et non pas la totalité du troupeau, bien souvent moins d’une dizaine…). Finalement Romain Lucazeau nous offre un space opera post apocalyptique (et dystopique)!

De plus, les thèmes abordés dans Latium sont des classiques de la SF : le mort, les manipulations génétiques, l’eugénisme, l’Homme, L’intelligence, les IA, le moi… et ancre davantage ce roman dans le genre SF. La filiation avec Banks et Simmons, notamment en raison de la présence et de l’importance des IA n’est pas absconse. Même Asimov influence le récit. Le Carcan auquel sont confrontés les IA dérive intégralement des 3 lois de la Robotique de l’auteur américain.

Pour autant, la forme et l’exploration de certains concepts flirtent avec « l’essai » philosophique. J’emploie flirte volontairement. Ce sont des touches, des passages, des échanges entre protagonistes qui m’incitent à employer ce terme. Nous n’avons pas de gros pavés ou des chapitre intégraux visitant une idée ou une notion. Rien qui ne ressemble au Mythe de la Caverne de Platon (ou à sa République), même si certaines introspections (ou rêves) sont suffisamment longs pour exploiter le moment.

« L’opposition » homme/machine est au cœur de ce roman, sans que ce soit une confrontation brutale. La machine IA qu’est Plautine s’interroge sur sa nature, celle de l’homme et sur leurs différences, avec des propos surprenants de prime abord.

« Au contraire des créatures computationnelles, les hommes n’ont pas d’âme. Lorsque leur corps meurt, ils ne peuvent changer de support.« 

« Les automates, eux, avaient le mode d’existence des objets techniques, plus computation que corps, et métaphysique que vivant. Pour eux, chaque disparition faisait scandale, constituait une absurdité, une béance dans l’ordre du monde« .

Ces créatures sont « bridés » par le Carcan, par conséquent leur raison d’être se concentre sur le service de l’homme. Comme le rêve Plautine : « le moi ne trouve son unité que par l’agir. » Une action presque puérile en l’absence de leur créateur, et d’autant plus vaine si l’espoir s’éteint. Les Intelligences perdent peu à peu le fil de leur longue existence, d’où des tensions, frictions et conflits entre elles et l’émergence des fameux jeux politiques … Et des recherches désespérées pour palier à la Grande Absence.

J’adore l’ironie de la situation concernant Othon et les Intelligences : Dieu ne crée pas des dieux (Malebranche).

Tout n’est pas parfait. Les notes en bas de page sont trop nombreuses et pas forcément des plus judicieuses ( Okéanos = Océans, je pense que le lecteur lambda peut deviner tout seul!). De flamboyantes batailles spatiales… il n’y en a qu’une. L’intrigue tortueuse se développe à peine dans ce tome, alors je fonde mes espoirs sur le suivant.

Le rythme est parfois trop posé en raison de quelques longueurs ou introspections, compensées par une prose lumineuse, élégante et fort agréable. J’ai lu Latium après L’ancillaire 3, j’ai cru que je ne maîtrisais plus ma langue maternelle pendant une dizaine de pages.

Latium est à l’image d’une obsidienne, qui dévoile des nuances et une richesse insoupçonnée à mesure de notre découverte de l’objet (j’aurai pu utiliser l’image d’un oignon avec ses couches, c’est moins élégant). Il s’agit d’un space opera, dans toute son acception avec en sus des touches d’uchronie*, de dystopie et de post-apocalyptique. L’intrigue qui baigne dans le tragique, est porteuse de manœuvres politiques dignes des époques troublées de l’Histoire et d’enjeux à l’échelle cosmique. A confirmer avec le second tome.

Qu’ajouter ? Vers l’infini et au-delà!* *me semble d’à propos.

Le lecteur qui cherche à lire un space opera tout simple émaillé de batailles spatiales et d’action passera son chemin ou le lira avec une optique plus ambitieuse.

PS :
  • Il me semble qu’à la mort de Théodose, il n’y a pas eu la partition de l’Empire romain et/ou pas de soulèvement des Wisigoths.

** Buzz l’Éclair – Walt Disney

Autres critiques :

Le Culte d’Apophis Quoi de neuf sur ma Pile ?HerbefolBlog-o-Livre LorhkanLecture 42Space fiction

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29 réflexions sur “Latium – Romain Lucazeau

  1. Ping : Latium – Tome 1 – Romain Lucazeau | Le culte d'Apophis

  2. C’est la critique la plus solide sur ce roman qu’il m’ait été donné de lire, avec celle de FeydRautha (Renaud sur mon blog) sur Babelio. On sent ton amour et ta solide connaissance du théâtre classique. Bravo, et merci pour cette excellente critique !

    Aimé par 2 people

    1. Un grand merci Apo. J’y ai passé un peu de temps et ton compliment m’enchante! Il était important que le lecteur sache ce que lui réserve ce bon roman de SF.

      J’adore surtout Racine! Corneille un peu moins. Après, je suis surtout amoureuse du théâtre de Beaumarchais et Marivaux, plus léger.

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    1. LOL, c’est aussi et surtout de la SF.
      Mais les deux autres aspects sont aussi présents. Le théatre par le « décorum » et le langage, la philo essentiellement dans les rêves et introspections. Le tome 2 sort le mois prochain, je pense que la trame va réellement décollée, et nous devrions avoir plus d’étincelles et de batailles !

      Aimé par 1 personne

  3. Jean

    C’est un assez chiant et prétentieux…Convoquer « Othon » de Corneille, évidemment ça fait très chic et lettré…L’auteur est agrégé de philo passé par la rue d’Ulm, le « mec plus ultra », quoi…
    Mais il faut bien le dire, c’est assez illisible…
    Désolé de mettre un bémol dans ce concert de louanges…

    Aimé par 1 personne

    1. Non, il n’y a pas que des louanges sur ce bouquin, j’ai d’ailleurs mis en lien des critiques qui ne sont pas que positives. Personnellement, j’ai bien aimé (pas mon roman de l’année), mais j’aime beaucoup le théâtre par ailleurs et l’histoire antique. C’est très particulier comme roman, et c’est aussi ce que j’essaie de souligner. D’ailleurs ma moitié est convaincue que ce n’est pas un roman pour lui – il semble être de ton avis ! 🙂
      J’ai tout à fait conscience qu’il ne plaira pas à tout le monde et que oui, il pourra paraître « chiant et prétentieux ».

      Merci d’être intervenu, pour donner ton avis et orienté davantage les lecteurs.
      Ne sois pas désolé de mettre un bémol, c’est tout l’enjeu d’un blog!

      J'aime

    2. Jean

      Si tu aimes Corneille, il faut lire « Corneille ou la dialectique du héros » de Doubrovski, paru vers la fin des années 60 : c’est magistral ! En bref, cela montre comment du Cid à Suréna, le héros cornélien passe d’un statut de support de la royauté à un fardeau gênant, (un militaire trop brillant…) dont il faut se débarrasser. A mettre en perspective avec La Fronde et la prise du pouvoir par Louis XIV..
      Et encore bravo pour ton blog !

      Aimé par 1 personne

      1. Le dramaturge que j’adore c’est essentiellement Racine. Corneille je l’ai « découvert » plus tard (je ne compte pas les obligations scolaires), et j’aime également beaucoup. Je te remercie du conseil pour « Corneille ou la dialectique du héros », je vais le cherhcer car cela m’intéresse énormément, notamment avec les perspectives que tu décris.

        Je te remercie di compliment, j’essaie de construire un blog attrayant et constructif, tout en bonne humeur. S’il plaît c’est une intense gratification.

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  4. Oh là là, ça donne envie ! Merci pour cette critique détaillée ! 🙂 (je pense que je serai passée à côté de la référence théâtre, vu que je ne connais pas très bien Corneille)
    Effectivement, ça a l’air très riche, peut-être pas le genre à lire pour se vider la tête après une dure journée, mais j’apprécie des lectures de ce style aussi (en plus si on me parle histoire antique et style très soigné, il ne m’en faut pas plus !)
    (et puis la couv est de Manchu, raison de plus pour craquer ;))

    Aimé par 1 personne

    1. Il n’est pas fait pour se vider la tête! J’ai bien aimé cependant, mais je l’ai lu sans avoir de grosses attentes. Je te recommande de faire de m^me! Les références théâtrales ne sont pas mystérieuses, tu n’y aurais peut-être pas vu du Corneille, mais difficile de manquer l’inspiration théâtrale! 🙂 et c’est l’essentiel.

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    1. J’en suis heureuse. J’ai tenté de montrer ce que cette lecture particulière réservait car, je ne suis pas certaine que le livre plaise à tout le monde. Question de goût.
      J’espère que tu prendras du plaisir!

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